Saint Sévère d'Antioche, qui êtes-vous ? (Vie de St Sévère par Zacharie) Part III
Vie de Saint Sévère par Zacharie Partie III:
Lorsque le très illustre Sévère fut sur le point de quitter Alexandrie et de se rendre enPhénicie dans le but d’étudier le droit (νόμοι) et avec l’idée de devenir avocat (δικανικός), il m’engagea à partir avec lui.
Mais je lui dis que j’avais encore besoin d’étudier davantage les discours des rhéteurs et des philosophes, à cause des païens, qui se glorifiaient et s’enorgueillissaient tant de ces études, afin que nous les combattions aussi publiquement sous ce rapport.
Sévère me précéda donc en Phénicie, mais d’une année seulement. Celle-ci écoulée, je me rendis à mon tour à Béryte pour étudier le jus civile.
Je m’attendais à devoir souffrir de la part des étudiants appelés edictales (ἠδικτάλιοι) tout ce qu’endurent ceux qui arrivent nouvellement dans cette ville pour apprendre les lois.
Ils n’endurent, en vérité, rien de honteux. On accable seulement de plaisanteries ceux que l’on voit, et on éprouve ainsi sur l’heure la possession de soi-même de ceux dont on se moque et dont on s’amuse.
Je m’attendais surtout à avoir à souffrir de la part de Sévère, aujourd’hui cet homme sacré. Je pensais, en effet, qu’étant encore jeune, il imiterait la coutume des autres.
J’entrai le premier jour dans l’école (σχολή) de Léontios, fils d’Eudoxios, qui enseignait alors le droit (νόμοι) et qui jouissait d’une grande réputation auprès de tous ceux qui s’intéressaient aux lois.
Je trouvai l’admirable Sévère, assis avec beaucoup d’autres auprès de ce maître pour écouter les leçons sur les lois. Alors que je croyais qu’il serait un ennemi pour moi, je vis qu’il était favorablement disposé à mon égard. Il me salua en effet le premier, en souriant et en se réjouissant. Aussi remerciai-je Dieu pour ce prodige remarquable.
Lorsque nous, qui étions à cette époque les dupondiι, nous nous fûmes retirés, ayant terminé notre exercice (πρᾶξις), tandis que ceux qui étaient de l’année de Sévère restaient encore pour leur compte, je me rendis en courant à la sainte église appelée Ἀναστασία (église de la Résurrection) afin de prier. Ensuite j’allai à celle de la Mère de Dieu, qui est située à l’intérieur de la ville, tout près du port (λιμήν). Ma prière achevée, je me promenai devant l’église même.
Peu de temps après, cet homme de Dieu (Sévère) vint auprès de moi. Il me salua gaîment et me dit :
-« Dieu t’a envoyé à cause de moi dans cette ville. Apprends-moi donc comment je dois être sauvé. »
Je levai alors de joie les yeux au ciel, et je remerciai Dieu d’avoir inspiré à Sévère cette pensée et de l’avoir fait songer à son salut. Puis je lui dis :
-« Puisque ta question a trait aux choses de la piété, viens — je l’avais pris par la main, — je vais te conduire au temple de la Mère de Dieu, et là je te raconterai ce que les saintes Écritures et les saints Pères m’ont appris. »
Lorsqu’il eut entendu ces paroles, Sévère me demanda si j’avais avec moi des livres du grand Basile, des illustres Grégoire et des autres docteurs. Je lui répondis que j’apportais beaucoup de leurs écrits. Là dessus, il vint avec moi au temple de la Mère de Dieu.
Après avoir d’abord récité avec moi les prières qu’il fallait, il me posa la même question [qu’au début]. Commençant alors par le livre de la Genèse, qui a été écrit par le grand Moïse, je lui fis voir la sollicitude de Dieu à notre égard; comment après avoir créé tout ce qui existe et nous avoir tirés également du néant, il avait placé nos premiers parents dans le paradis (παράδεισος); comment il leur avait donné, comme à des êtres doués de raison et maîtres d’eux-mêmes, la loi de salut, au sujet de ce qu’ils devaient faire; et comment, après avoir méprisé les commandements souverains, par la tromperie du serpent, ils avaient perdu cette vie heureuse, et échangé l’immortalité contre la mort, dont la loi les avait menacés d’avance.
Tout en lui disant cela, je lui montrais Adam et Ève — ils étaient peints dans le temple — revêtus de tuniques de peau, après leur expulsion du paradis (παράδεισος). Je lui fis voir ensuite les nombreuses souffrances qui étaient résultées de là, toute la ruse et la puissance des démons que nous avions déchaînées volontairement contre nous, en obéissant à celui qui est à la tête de toute révolte. Puis je mentionnai la miséricorde de Dieu envers nous.
Dans sa bonté il ne permit pas que sa créature pérît, elle, qui aurait été incorruptible, qui n’aurait point été sujette aux souffrances de la nature humaine, une fois sortie du néant pour entrer dans le devenir;[16] elle, qui aurait reçu l’immortalité supérieure à notre nature, si elle avait gardé la loi de Dieu. Ensuite je continuai :
-« Après la loi naturelle, Dieu nous donna aussi la loi écrite par l’intermédiaire de Moïse. Il vint également en aide à la nature par l’entremise de beaucoup de saints prophètes.
Mais quand il vit que la plaie avait besoin d’un remède plus puissant, le Verbe de Dieu et le Dieu Créateur nous visita, après avoir été fait homme par la volonté du Père et du Saint-Esprit. Soleil levant, il brilla, des hauteurs sur nous qui étions assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort ! Il fut conçu du Saint-Esprit dans la chair, et sortit par la vertu du Saint-Esprit d’un sein virginal et immaculé Il laissa à sa mère sa virginité. Ce fut là la première preuve qu’il donna de sa divinité : il produisit par un miracle une conception sans semence et sans tache, et un enfantement au-dessus de la nature. Il voulut ensuite nous arracher à la puissance du diable, ce rebelle à qui nous avions vendu notre âme, et accepta volontairement la croix pour nous dans son corps. Il livra son corps à la mort comme prix de notre rançon, et ressuscita le troisième jour, ayant brisé la tyrannie du diable et des démons pervers, ses auxiliaires, ainsi que le pouvoir de la mort. Il nous ressuscita avec lui, nous fit asseoir avec lui dans le ciel, comme le dit l’Écriture et nous montra la nouvelle voie du salut, laquelle mène au ciel. Après avoir conquis toute la terre au moyen de ses apôtres, il abolit les oracles de la magie païenne, et les sacrifices des démons, établit une seule église catholique (καθολική) sur toute la terre, et nous apprit à nous repentir et à chercher un refuge en lui au moyen du baptême rédempteur, lequel symbolise la sépulture de trois jours et la résurrection du Sauveur de nous tous, le Christ. » Lorsque j’eus encore produit de nombreuses autres preuves [de la divinité du Christ], dont les Evangiles (Εὐαγγέλια) sont remplis, je dis à Sévère : « Il est donc nécessaire, mon ami, que toutes les personnes intelligentes cherchent un refuge en lui par le baptême qui vivifie.
— Tu as bien parlé, me dit-il, mais maintenant il nous faut arrêter une ligne de conduite. Car je m’occupe ici de l’étude des lois.
— Si tu veux m’en croire, lui dis-je, ou plutôt si tu veux en croire les saintes Écritures et les docteurs universels de l’Église, fuis d’abord les spectacles honteux, les courses de chevaux et le théâtre (θέατρον), et ceux où l’on voit des bêtes opposées à de pauvres malheureux. Ensuite, garde ton corps en état de pureté, et offre chaque jour à Dieu, après l’étude des lois, les prières du soir dans les saintes Églises. Il convient en effet que nous, qui avons la connaissance de Dieu, nous accomplissions les devoirs du soir dans les saintes Églises, pendant que les autres passent d’ordinaire leur temps à jouer aux dés (κύβοι), à se vautrer dans l’ivresse, à boire avec des prostituées et même à s’avilir complètement.
Sévère promit de faire et d’observer cela. « Seulement, dit-il, tu ne feras un moine de moi. Car je suis étudiant en droit (δικανικός), et j’aime beaucoup les lois. Maintenant, si tu veux encore autre chose, dis-le. »
Plein de joie, je lui répondis : « Je suis venu dans cette ville pour étudier le jus civile, car j’aime la science des lois (δικανική). Mais, puisque tu te soucies aussi de ton salut, je vais te soumettre un projet qui, sans nuire à l’étude des lois et sans exiger beaucoup de loisir, nous procurera la connaissance de la rhétorique, de la philosophie, la science des saintes Ecritures et de la théologie.
— Quel est ce projet ? dit-il. Car tu me fais là une grande et forte promesse, s’il est possible que, sans négliger l’étude des lois, nous puissions également acquérir d’aussi grands biens, surtout le dernier qui est le plus important de tous.
— Nous étudions, les lois, d’après ce que j’ai appris, pendant toute la semaine, sauf le dimanche et le samedi après-midi.
— En effet, nous assistons aux leçons que nos maîtres nous font sur les lois pendant les autres jours de la semaine, nous les répétons ensuite pour notre compte chez nous, et nous nous reposons pendant la moitié du jour qui précède le dimanche, jour (dimanche) que même la loi (νόμος) civile (πολιτικός) nous ordonne de consacrer à Dieu.
— Si donc cela te convient, lui dis-je, nous réserverons pour ce moment-là les écrits des docteurs de l’Église, c’est-à-dire ceux du grand Athanase, de Basile, de Grégoire, de Jean, deCyrille, etc. Laissant nos condisciples s’occuper comme bon leur semble, nous nous délecterons dans la théologie, et dans les sentences et la science profonde des écrits ecclésiastiques.
— C’est pour ce motif, mon ami, me répondit Sévère, que je t’ai demandé, dès l’abord, si tu apportais avec toi tous ces livres. Or, maintenant que, grâce à Dieu, nous sommes convenus de quelque chose, tu vas nous faire obtenir les biens dont tu as parlé, car je ne te quitterai pas pendant les moments en question. »
D’accord tous les deux, nous nous mîmes à l’œuvre. Nous commençâmes par les traités que différents auteurs ecclésiastiques ont écrits contre les païens. Nous lûmes après cela l’Hexaméron du très sage Basile, ensuite ses discours détachés et ses lettres, puis le traité adressé à Amphilochios, la réfutation qu’il a écrite contre Eunornios, ainsi que l’allocution (προσφωνητικόν) aux jeunes gens, dans laquelle il leur apprend comment ils tireront profit des ouvrages des païens. Ensuite, continuait nos lectures, nous en arrivâmes aux écrits des trois divins Grégoire et à ceux des illustres Jean et Cyrille. N’y avait que Sévère et moi qui fissions ces lectures profitables pendant les moments indiqués. Mais nous nous rendions chaque jour de compagnie à l’église pour accomplir les devoirs du soir. Nous avions avec nous l’admirable Evagrios, que Dieu avait envoyé exprès à Béryte pour pousser beaucoup de jeunes gens à échanger la vanité du barreau (δικανική) contre la philosophie divine. Cet Evagrios était de Samosate, et avait été instruit dans les écoles (σχολαί) d’Antioche la grande. Quand il était jeune, il lui arriva de se laisser entraîner par les passions de la jeunesse, et il alla voir un spectacle qui se donnait clans cette ville. Une sédition (στάσις) eut lieu et il y fut blessé. Corrigé par cette blessure, il prit en horreur les spectacles honteux, et fréquenta depuis lors avec assiduité les saintes Églises, s’étant joint à ceux qui, en ce temps-là, chantaient toute la nuit dans l’église du très illustre Étienne, le protomartyr.
C’étaient des personnes adonnées à la philosophie pratique, qui, sous la plupart des rapports, ne le cédaient en rien aux moines. Après s’être appliqué à la science préliminaire, Évagrios voulut s’élever jusqu’à la philosophie et embrasser complètement la vie monastique. Mais son père le força d’aller en Phénicie, pour y étudier les lois, à l’époque où moi aussi je m’y rendis. A la même époque, l’admirable Élisée, originaire de la Lycie, vint aussi à Béryte pour le même motif. Élisée était un homme très doux et très humble. Il était de mœurs simples, et plein de compassion pour ceux qui ont besoin de nourriture et de vêtements.
Ayant trouvé dans Évagrios et Élisée en quelque sorte des nourriciers[17] pour moi et ayant vu qu’ils préparaient à l’amour de Dieu, je leur proposai d’offrir ensemble à Dieu les prières du soir dans les saintes Églises. La chose fut décidée, et nous nous réunissions chaque soir dans l’église dite de la Résurrection, après nous être appliqués à l’étude des lois et aux travaux qui s’y rapportent. Il s’ensuivit que beaucoup d’autres se joignirent à nous, et en tout premier lieu, l’illustre Sévère, selon ce qui avait été convenu entre nous. Après Sévère, vinrent Anastase d’Edesse, Philippe de Pataru, ville de Lycie, et Anatolios d’Alexandrie.C’étaient des personnes pieuses, et les premières dans la connaissance du jus civile, car elles le travaillaient et l’étudiaient depuis quatre ans. Elles demandèrent à être reçues dans nos rangs. Nous avions aussi avec nous Zénodore, de pieuse mémoire, qui vint après nous àBéryte. Il était comme moi originaire du port de Gaza. Après avoir brillé ici, dans le Portique(στοά) royal, parmi les avocats (σχολαστικοί), il a quitté dans ces derniers temps la vie humaine. Faisait encore partie avec nous de cette société, Étienne de Palestine, qui arriva également dans la suite [à Béryte].
Evagrios était le président de cette sainte association. C’était un philosophe pratique de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il jeûnait en quelque sorte tous les jours, et consumait la grande fleur de la jeunesse dans la philosophie divine. Il torturait son corps par les veilles et ne se baignait jamais, sauf un seul jour: c’était la veille de Pâques, la fête de la grande résurrection de notre Sauveur à tous, le Christ.
Le grand Sévère rivalisa peu à peu avec lui dans la pratique et dans la théorie. Il étudiait, en effet, avec moi de la manière qui a été dite. Une fois qu’il fut versé dans les écrits des docteurs de l’Église et qu’il eut reçu d’eux la partie théorique (θεωρία) de la philosophie divine, ainsi que les principes de la philosophie pratique, il se tourna vers la manière d’agir de l’admirable Évagrios, comme vers un exemple, un type (τύπος) et un modèle (εἰκών) vivants. Il voyait en lui un philosophe chrétien, qui ne se contentait pas de la théorie, comme moi et beaucoup d’autres, mais qui abordait aussi la pratique, imitait donc Évagrios et ses perfections, en torturant comme lui son corps par le jeûne. Il s’efforçait d’égaler sa chasteté et ses autres vertus en s’abstenant de manger de la viande, non pas parce qu’elle est mauvaise, comme le disent les Manichéens, mais parce qu’en s’en abstenant, on se rapproche davantage de la philosophie. Il ne prenait pas de bains pendant la plus grande partie de l’année, et finit pas ne plus en prendre que le même jour qu’Évagrios.[18]
Sur ces entrefaites, il arriva que des étudiants en droit de Béryte se firent un grand renom dans la magie. C’étaient Georges, originaire de la ville de Thessalonique, qui est la première ville de l’Illyricum, Chrysaorios de Tralles, ville d’Asie; Asklépiodotos d’Héliopolis, ainsi qu’un Arménien, et d’autres individus de leur espèce. Ils étaient soutenus par Jean, surnommé le Foulon, originaire de Thèbes en Egypte, et ils ne cessaient de machiner des choses impies comme les suivantes.
Ils réunirent de tous côtés des ouvrages de magie, et les montrèrent à des personnes qui se complaisaient dans les menées des perturbateurs.[19] Tout le monde pensa donc qu’ils allaient accomplir un meurtre abominable. Le bruit se répandit d’ailleurs sur leur compte qu’ils méditaient de sacrifier pendant la nuit, dans le cirque, un esclave éthiopien appartenant à ce Thébain.
Ils voulaient se concilier, à ce qu’ils disaient, par ce forfait abhorré de Dieu, le démon qui leur était attaché, et lui faire accomplir ainsi, à ce qu’ils supposaient, ce qu’ils projetaient.
Leur but général était de commettre n’importe quelle action criminelle et leur but particulier d’amener de force au maître de cet esclave, par le désir de l’amour et la violence des démons, une femme qui vivait dans la chasteté et dont il était éperdument amoureux.
Ils conduisirent donc cet esclave, comme pour quelque autre motif, dans le cirque, au milieu de la nuit. Mais au moment où ils allaient commettre ce crime, Dieu qui se soucie de ce que font les hommes, eut pitié de ce malheureux esclave et fit passer des gens en cet endroit.
Effrayés de leur propre audace ainsi que de cet incident imprévu, ils prirent la fuite, et l’Ethiopientrouva de la sorte l’occasion de s’échapper de leurs mains meurtrières, déjà prêtes à le mettre à mort.
Cet esclave fit connaître l’attentai mené contre lui à un compatriote de son maître, qui était un très bon chrétien et craignait le jugement de Dieu. Ce compatriote, vu l’intérêt qu’il portait au maître de l’esclave et la pitié qu’il ressentait pour l’esclave lui-même, nous fit part de la tentative criminelle de ces personnes, ainsi que de leur désir de meurtre, et sollicita pour l’âme de son compatriote, assiégée par les démons, un secours chrétien.
Il s’intéressait en effet, disait-il, à celui-ci, en sa qualité de compatriote. Lorsqu’il nous eut appris ces choses, nous lui demandâmes si son compatriote possédait des livres de magie; car le fait qu’il était magicien était en quelque sorte connu de tous ceux qui étudiaient les lois dans cette ville. — Oui, dit-il, l’Éthiopien en a aussi parlé. — Nous décidâmes alors, moi, Evagrios, Isidore etAthanase — ces deux-ci étaient d’Alexandrie, c’étaient deux frères animés d’une ardente piété — ainsi que celui qui nous avait fait connaître ces choses, de nous adjoindre Constantinet Polycarpe, qui étaient de Béryte, pour délibérer sur ce que nous avions à faire. Le premier exerçait depuis longtemps la profession d’avocat dans cette ville; le second était soldat dans la cohorte du préfet.
Tous les deux avaient l’expérience des affaires, et fréquentaient avec nous les saintes Églises. De plus, Constantin passait pour être l’ami de celui qui avait été accusé de choses aussi graves. Nous les mîmes au courant des faits, comme il le fallait. Après avoir délibéré beaucoup sur les moyens à employer pour délivrer, avec l’aide de Dieu, cet homme de l’erreur des démons et du danger (κίδυνος) qui le menaçait, nous décidâmes de nous rendre tous ensemble chez lui, de lui parler le langage de l’amitié et de lui dire que nous venions auprès de lui comme auprès d’un frère, que nous nous intéressions à sa bonne réputation (ὑπόλεψις) et que nous voulions examiner ses livres à cause du soupçon auquel il était en butte; que nous étions en état, avec l’aide de Dieu, de dissiper le bruit répandu sur son compte dans toute la ville, si nous trouvions qu’en réalité il n’y prêtait pas.
Cette décision nous parut excellente et nous nous rendîmes chez lui. Il nous reçut tant à cause de son compatriote, et de son ami Constantin, que parce que nous avions tous l’air doux et l’aspect humble. Nous lui fîmes alors part, avec toute la douceur voulue, des choses dont nous étions convenus entre nous, après l’avoir prié auparavant d’accueillir en frère nos paroles et de ne pas prendre en mauvaise part notre admonition. Comme il avait caché ses livres de magie sous le siège de sa chaise, qu’il avait fait faire pour eux en forme de caisse (θήκν), et qui était dérobée à la vue de ceux qui se rendaient auprès de lui, il nous répondit avec assurance. « Puisque tel est votre bon plaisir, à vous qui êtes des amis, examinez mes livres, comme vous voudrez. »
Cela dit, il fit apporter tous les livres qui étaient placés en vue dans sa maison. N’y ayant rien trouvé, après les avoir examinés, de ce que nous cherchions, l’esclave de cet homme, dont on avait comploté, ainsi qu’il l’avait dit, l’immolation et le meurtre, — nous indiqua furtivement la chaise de son maître, en nous donnant à entendre par signes que si nous enlevions seulement une planche, aussitôt les livres que nous cherchions apparaîtraient. C’est ce que nous fîmes.
Lorsqu’il s’aperçut que son artifice était connu de tout le monde, il se jeta sur sa face et nous supplia, les larmes aux yeux, de ne pas le livrer aux lois; nous étions des chrétiens et pénétrés de la crainte de Dieu. Nous lui répondîmes que nous n’étions pas venus auprès de lui pour lui faire du mal, comme Dieu en était témoin, mais dans le désir de sauver et de guérir son âme. Il devait toutefois brûler de sa propre main ces livres de magie, dans lesquels il y avait certaines images des démons pervers, des noms barbares, des indications présomptueuses et nuisibles, et qui étaient remplis d’orgueil et convenaient tout à fait aux démons pervers.
Certains d’entre eux étaient attribués à Zoroastre le mage, d’autres àOstanès le magicien, enfin d’autres à Manéthon. — Il promit de les brûler, et ordonna qu’on apportât du feu. Entre-temps, il nous racontait qu’étant tombé amoureux d’une femme, et qu’ayant pensé qu’à l’aide de ces livres, il triompherait de son refus d’avoir commerce avec lui, il avait eu recours à la perversité de cet art.
Il ajouta que l’art des magiciens était tellement impuissant et que ses promesses étaient tellement vaines que cette femme le haïssait encore davantage; à cause d’elle, non seulement lui, mais beaucoup d’autres encore, s’étaient adonnés à la magie et à la sorcellerie.
Il en énuméra aussi les noms, en disant qu’ils possédaient également des livres de ce genre. Lorsqu’on lui eut apporté le feu, il y jeta, de sa propre main, ces livres de magie.
Il remerciait Dieu, disait-il, d’avoir daigné le visiter et de l’avoir libéré de la servitude et de l’erreur des démons. Il était en effet chrétien, déclarait-il, et fils de parents chrétiens, mais il avait erré pendant ce temps-là et avait adoré les idoles, afin de se concilier les démons malfaisants.
Aussi lui fallait-il offrir [au Seigneur] un repentir et des larmes en proportion de son péché. — Quand ces ouvrages, abhorrés de Dieu, furent brûlés, nous mangeâmes tous ensemble, après avoir prié auparavant, et loué et remercié le Seigneur de ce qui venait de se passer.
L’heure du repas de midi était en effet déjà arrivée. Nous mangeâmes les vivres que chacun de nous avait apportés de chez lui, tout préparés pour son déjeuner. Parmi eux, il y avait aussi de la viande.
Nous avions, en effet, veillé à ce que cet homme mangeât de la viande avec nous, parce qu’on dit que ceux qui se plaisent dans la magie et qui ont recours aux démons pervers, s’en abstiennent, et considèrent cet aliment comme impur.
Notre repas achevé, nous nous rendîmes au temple très vénérable du saint apôtre Jude,frère de Jacques le Juste, qui étaient tous deux fils de Joseph, l’époux de la sainte Vierge, toujours vierge, Marie, Mère de Dieu, et qui étaient appelés pour cette raison frères de Notre-Seigneur. — Un certain Kosmas était le prêtre et le παραμονάριος de ce temple.
Il craignait Dieu avec ardeur et s’acquittait de son service avec diligence. C’était un ascète qui était orné de toutes les vertus du christianisme, et qui exerçait à juste titre le ministère divin. Avec lui se trouvait Jean de Palestine, surnommé εὐδρανής (l’actif) (?).
C’était un homme qui, après avoir étudié les lois, s’était consacré dans ce temple à Dieu, en s’y adonnant à la vie philosophique, et qui se rendit utile à beaucoup d’étudiants en droit de cette ville, tant par ses mœurs que par les livres chrétiens qu’il possédait, et qu’il communiquait et donnait. Ménas de Cappadoce, qui étudiait aussi en ce moment le jus civilerivalisa plus tard de zèle avec lui. Il reçut également l’habit (σχῆμα) monastique dans ce même temple, et il se proposait de retourner ainsi dans sa ville de Césarée et de s’y faire admettre dans les rangs de son clergé — Jean avait voulu, à cause de la carrière (σχῆμα) qu’il (Ménas) avait d’abord embrassée, qu’il n’eût rien à souffrir des égarements de la jeunesse, — mais il monta à Dieu avec l’habit (σχῆμα) même dont il était revêtu.[20]
Nous racontâmes alors à Kosmas et à Jean les circonstances qui avaient accompagné la destruction de ces livres, et nous les suppliâmes de prier Dieu pour l’âme de celui qui avait été livré, ainsi que je l’ai dit, à l’erreur des démons pendant quelque temps, afin qu’il la délivrât complètement de l’erreur et qu’il lui fît don du vrai repentir, et aussi, pour qu’il nous sauvât tous de la perversité des démons. Lorsque le prêtre eut dit pour celui-là de nombreuses prières, chacun retourna chez soi. Dans la suite, celui-là fréquenta avec nous pendant quelque temps les saintes Églises, et offrait chaque fois du repentir et des larmes pour ses péchés antérieurs.
Comme nous avions appris à connaître, par son entremise, tous ceux qui dans cette ville se plaisaient dans la magie et possédaient des livres de magie, nous recherchâmes comment nous nous rendrions aussi maîtres de ceux-là, ainsi que de tous ceux qui étaient attachés au paganisme et se livraient à des sacrifices païens. La plupart de ceux que cet Egyptien nous avait nommés, étaient des gens de cette espèce et nous étaient connus depuis Alexandrie.Dans ces affaires, le grand Sévère nous aidait aussi par des conseils. Il se réjouissait de tout ce qui avait lieu, et nous indiquait ce qu’il fallait faire. Aussi doit-il rougir de honte, dès maintenant, l’auteur des propos tout à fait mensongers et des calomnies invraisemblables qu’il a accumulés contre Sévère, après les avoir forgés de toutes pièces.
Pendant que nous réfléchissions à ces choses, et que nous admirions tous ce qui s’était passé quand ces livres abhorrés de Dieu avaient été brûlés, notamment le repentir de cet Égyptien, le bruit de ce qui avait eu lieu s’était répandu partout, — il arriva qu’un copiste fit savoir à Martyrios, lecteur d’une sainte Εglise de cette ville, et à Polycarpe, qui a été mentionné plus haut, personnes actives et montrant du zèle dans ces affaires, que Georges deThessalonique lui avait donné un livre de magie pour en transcrire un exemplaire. Ceux-ci nous firent savoir ce qui leur avait été dit.
Nous dénonçâmes là-dessus Georges,Asklépiodotos d’Héliopolis. Chrysaorios de Tralles et Léontios (à cette époque μάγιστρος), qui étudiaient les lois à Béryte, ainsi que d’autres encore, à Jean, le pieux évêque de cette ville.
Cet Égyptien nous les avait aussi dénoncés comme tels, et ils avaient encore cette réputation, en quelque sorte, auprès de tous les habitants de la ville. L’évêque nous adjoignit des membres du clergé et nous ordonna d’examiner les livres de tous ceux-là.
Les greffiers de l’État (δημόσιοι) étaient avec nous. Toute la ville était en émoi de ce que beaucoup étudiaient les livres de magie au lieu de s’appliquer aux lois, et de ce que Léontios, dont il a été fait mention, leur faisait du tort par son paganisme.
Ce Léontios était un homme qui savait tromper. Au lieu de s’adonner à la science préliminaire, il dressait des horoscopes, prédisait l’avenir, annonçait à tous ceux qui le fréquentaient leur élection[21] en qualité de préfets et de hauts fonctionnaires, et les amenait à avoir recours aux idoles. Tel était chez lui l’art de la tromperie que quelqu’un d’entre les grands de cette époque, qui habitait à Byblos, [devint aussi sa dupe].[22]
On racontait en effet au sujet de Léontios l’histoire suivante Le personnage en question lui ayant demandé ce que sa femme, qui était enceinte, enfanterait, il lui avait répondu, en lui donnant à croire qu’il calculait et conjecturait d’après ses inepties, qu’elle mettrait au monde un garçon.[23] Etant ensuite sorti de la maison, il avait pris à part la portière et lui avait dit « Le maître de la maison m’a demandé ce que sa femme enfanterait, et j’ai répondu : un garçon, ne voulant pas le chagriner d’avance, lui qui désire avoir un garçon.
Mais à toi je dis la vérité, garde-la cachée pour le moment L’enfant qui lui naîtra sera certainement une fille[24] ». Là-dessus, Léontios était parti.
Dans la suite, la femme avant mis au monde une fille, cet homme s’était irrité de ce qu’il avait été trompé et avait fait venir Léontios, afin de le convaincre de mensonge. Mais celui-ci se tira d’affaire avec le témoignage de la portière, parce qu’elle était âgée[25] et qu’elle paraissait mériter créance.
Il nous fut possible de savoir où étaient les livres de magie de Georges et d’Asklépiodotos, et nous les apportâmes au milieu de la ville. Mais ceux des autres nous échappèrent en ce moment, parce que leurs possesseurs s’étaient enfuis et les avaient cachés. Toutefois Chrysaorios souleva contre nous des perturbateurs parmi ceux qu’on appellePoroi[26] (?) et que les étudiants en droit ont l’habitude de nommer compagnons (?) gens de mœurs infâmes, qui vivent avec arrogance, sont souvent meurtriers, et ne ménagent pas l’épée.
Bien que le peuple tout entier craignît Dieu avec ardeur, qu’il se fût soulevé contre ces gens, et qu’il promît de nous aider, Constantin de Béryte, qui était à la tête d’une grande et puissante fortune, menaça (décida?) encore d’amener des paysans et de faire saisir par eux tous les chefs des dits compagnons.[27] Mais pour que cette affaire ne tournât pas en mal, lorsque Léontios eut été pris par des personnes zélées et alors qu’il allait se trouver en danger, maous lui assurâmes, non sans peine, la fuite et le salut.[28] Ne pouvant pas punir pour cause de zèle ceux que nous avions excités [au zèle], nous modérions la violence du mal dont ils se rendaient coupables, en leur disant qu’il nous fallait plutôt convertir les âmes de ces gens à la crainte de Dieu, comme l’ordonne la loi divine quand elle dit : Je ne veux pas la mort du pécheur, [mais] (afin?) qu’il se convertisse et vive. »
Nous nous occupâmes aussitôt de brûler les livres de magie qui avaient déjà été saisis. C’est pourquoi ayant pris avec nous, sur l’ordre de l’évêque, le defensor (ἔκδικος) de la ville, les greffiers de l’État (δημόσιοι) et les membres du clergé, nous allumâmes pour ces livres un feu devant l’église de la sainte Vierge et Mère de Dieu, Marie.
Chacun regardait brûler les livres de magie et les signes diaboliques, et apprenait à connaître auparavant, par les lectures que faisait celui qui les livrait aux flammes, la fanfaronnade, des choses écrites, l’orgueil athée et barbare (βάρβαρος) des démons, leurs indications malfaisantes et remplies de haine pour les hommes, ainsi que l’arrogance du diable, qui enseigna à promettre et à accomplir des choses horribles de ce genre.
Telles étaient en effet ces indications : « Comment faut-il troubler les villes, soulever les peuples et armer les pères contre leurs fils et leurs petits-fils[29]? » Par quels moyens on rompra les unions légitimes et les cohabitations.
Comment on amènera par violence une femme qui désire vivre dans la chasteté à l’amour illicite, ou comment on commettra l’adultère et le meurtre, ou comment on cachera le vol. De quelle manière on forcera les juges à rendre pour soi une sentence d’acquittement[30]». A cause de ces indications si infâmes, le peuple tout entier poussa de nombreuses clameurs contre les païens et les magiciens, et bénissait, et comblait de louanges ceux qui avaient veillé à ces écrits fussent divulgués et livrés au feu.[31]
Voilà quels furent les fruits des conseils du grand Sévère.
Dans ces affaires, il dirigeait comme un chef d’armée, niais pour ne pas avoir l’air de se donner en spectacle, il se tenait tranquille et s’appliquait à l’étude des lois.
Aussi celui qui a altéré la vérité par son mensonge et sa fiction, a-t-il porté contre lui une accusation qui ne peut nullement être démontrée et ne saurait en rien être établie.