La famille est l’institution la plus humanisante de l’Histoire (Rabbin Sacks)
L’ancien Grand Rabbin de Grande-Bretagne a retracé pour le colloque Humanum
l’évolution de l’idée d’amour dans la transmission de la vie au fil de l’Histoire.
À l’occasion du colloque international Humanum, sur la « Complémentarité entre
l’homme et la femme », le rabbin Lord Jonathan Sacks a offert aux participants
réunis au Vatican une perspective juive des notions de mariage et de famille.
À l’instar du christianisme, le judaïsme enseigne que nous ne sommes que
moitié (contrairement à d’autres civilisations qui considèrent que nous ne
sommes rien ou que nous sommes tout), une moitié qui doit s’ouvrir à un
autre afin de devenir entière.
À l’époque biblique, chaque juif devait remettre une moitié de shekel au Temple
afin de ne jamais perdre de vue cette condition. C’est l’aboutissement de tout ce
qui constitue l’institution de la famille, et par ce biais l’idée d’amour comme vecteur
de la création de la vie. Le rabbin Sacks identifie sept étapes clés vers cet
aboutissement, qu’il livre sous forme d’excursus.
La naissance de la reproduction sexuelle, il y a de cela 385 millions d’années,
est le point de départ de ce qui constitue notre actuelle civilisation judéo-chrétienne.
Avant cela, toute forme de vie ne se propageait que de manière asexuelle, par
division cellulaire ou bourgeonnement par exemple.
Toujours d’un point de vue biologique, Sacks évoque l’évolution physique de l’Homo
sapiens, qui doit composer avec un cerveau et une tête de plus grande taille, impliquant
des naissances plus prématurées que chez les autres espèces, et de ce fait un besoin
prolongé de protection parentale pour le nourrisson. « Cela a rendu le rôle de
l’éducation parentale plus contraignant que pour les autres espèces, requérant le
travail de deux personnes plutôt que d’une »,remarque-t-il.
Plus tard, l’avènement de la monogamie marquera une étape fondamentale de l’histoire
de nos civilisations, en cela qu’elle établit une égalité nouvelle entre les individus.
En effet, le fait pour des hommes - généralement les plus puissants - de posséder
plusieurs épouses prive d’autres hommes d’une même société de la possibilité d’avoir
un jour une épouse et un enfant. Or comme le souligne le rabbin, la Genèse accorde
le droit à tout individu, indifféremment de sa classe, de sa couleur de peau et de sa
culture, de se marier et de transmettre la vie. « C’est pour cette raison que, peu
importe la façon dont on lit l’histoire d’Adam et Eve […] la norme présupposée par
cette histoire se trouve être : une femme, un homme. Ou comme la Bible le dit
elle-même : ‘C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa
femme, et les deux deviendront une seule chair’ »,rappelle-t-il.
De cela découle le quatrième grand changement historique, celui de la transformation
de la vie morale, avec l’idée biblique que « l’amour, et non pas l’équité, est le principe
conducteur de la vie morale ». La moralité devient dès lors « l’amour entre un mari et
sa femme, entre un parent et son enfant, étendu à l’extérieur du monde ».
C’est dans le cinquième développement que réside la partie essentielle de la pratique
juive, le concept d’alliance, qui unit Dieu à l’humanité, et plus spécifiquement aux
descendants de prophètes comme Noé ou Abraham. Elle repose sur le respect, la
fidélité, la loyauté et la constance. L’ancien Grand Rabbin de Grande-Bretagne et du
Commonwealth explique en outre que l’alliance a permis de comprendre une chose
que l’on retrouve chez presque tous les prophètes : « la relation entre nous et Dieu,
en terme de relation entre deux fiancés, entre une femme et son mari. L’amour
devient ainsi non plus seulement la base de la moralité, mais également de la
théologie. Dans le judaïsme, la foi est un mariage ».
Au sujet de la complémentarité, Sacks rapporte que le prophète Malachie considérait
les hommes prêtres comme les gardiens de la loi de la vérité, de même que le Livre
des Proverbes évoque
« la loi de la gentillesse aimante » sur la langue de la femme de valeur.
C’est cette complémentarité qui trace les contours de la vie spirituelle, par la
combinaison masculine et féminine « de la vérité et de l’amour, de la justice
et de la miséricorde, de la loi et du pardon ».
Enfin, c’est sur la place cruciale qu’occupent le foyer et la famille dans la foi juive- ses
principaux remparts face à l’adversité depuis des siècles- que celui-ci a conclu son
discours, citant la figure d’Abraham, qui n’a pas été choisi pour accomplir des miracles
ou diriger un empire, mais bien pour être un parent.
Néanmoins, à la lumière de ces évolutions, le rabbin Sacks s’inquiète de l’actuel virage
civilisationnel qui semble s’être amorcé : « Pour tout un tas de raisons, dont certaines
ont à voir avec les progrès de la médecine comme le contrôle des naissances, la
fécondation in vitro et autres interventions génétiques, tandis que d’autres concernent
des changements d’ordre moral, tels que l’idée que nous sommes libres de faire tout
ce que nous désirons tant que cela ne nuit pas à autrui, d’autres encore ont à voir
avec le transfert de responsabilités de l’individu à l’Etat, ainsi qu’avec des
changements plus profonds opérés dans la culture occidentale, presque tout ce que
le mariage avait apporté a désormais été laissé de côté. Le sexe a divorcé du mariage, l’amour de l’engament, le mariage de l’enfantement, et l’enfantement de la responsabilité de leur éducation ».
A cet égard, Shacks préconise à chacun de continuer à prôner« l’institution la plus
humanisante de l’histoire » : « La famille, l’homme, la femme et l’enfant, n’est pas un
style de vie parmi d’autres. C’est l’unique moyen que nous ayons découvert pour
éduquer les générations futures et permettre aux enfants de grandir dans une matrice
de stabilité et d’amour […] Pour toute société, la famille est le creuset du futur [de la
civilisation], et dans l’intérêt du futur de nos enfants, nous devons être ses
défenseurs ».
sources: Aleteia